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Une éclipse totale, calculée plutôt qu'illustrée

Une éclipse totale de Soleil a traversé l'Europe le 12 août 2026. J'ai calculé ce qu'on en voyait depuis Paris, Palma de Majorque et Reykjavík, et écrit un simulateur pour le dessiner.

Mots-clés skyfield éphémérides JPL DE440s 12 août 2026 trois lieux sans dépendance

La bande de totalité traversait l'Islande, l'Atlantique et le nord de l'Espagne ; ailleurs en Europe, la Lune n'a mordu qu'un morceau du disque. Trois lieux suffisent à couvrir les trois façons de vivre la même éclipse : une partielle profonde à Paris, une totalité rasante à Palma, une totalité haute mais brève à Reykjavík. Tout est calculé avec skyfield sur l'éphéméride JPL DE440s, sans rien reprendre d'un site d'éphémérides.

Le même instant calculé pour deux lieux. À gauche Paris : un ciel bleu de fin de soirée, à peine assombri, qui vire à l'orange tout en bas près de l'horizon, et dans l'encart téléobjectif un mince croissant de Soleil. À droite Palma de Majorque au cœur de la totalité : le ciel est noir, une dizaine d'étoiles et de planètes sont sorties, un anneau de crépuscule orangé court tout le long de l'horizon, et l'encart montre le disque noir de la Lune entouré de la couronne solaire.
Image de repli, produite par le simulateur lui-même : Paris et Palma de Majorque au maximum d'éclipse de Palma, le 12 août 2026 à 20 h 31 min 45 s locales. Le simulateur interactif demande WebGL 2.

Circonstances locales calculées pour les trois lieux.
Lieu C1 premier contact C2 début de totalité C3 fin de totalité C4 dernier contact Magnitude Obscuration Hauteur du Soleil au maximum
Paris Europe/Paris, UTC+2 17:22:15 UTC pas de totalité 19:09:26 UTC 0,931 92,12 % 7,71°
Palma de Majorque Europe/Madrid, UTC+2 17:38:05 UTC 18:31:04 UTC 18:32:43 UTC 19:22:31 UTC 1,013 100 % 2,64°
Reykjavík Atlantic/Reykjavik, UTC+0 16:47:14 UTC 17:48:15 UTC 17:49:21 UTC 18:47:39 UTC 1,002 100 % 24,52°

Heure locale en haut de chaque case, temps universel en dessous ; le tableau défile horizontalement s'il ne tient pas dans l'écran. La totalité a duré 98,8 s à Palma de Majorque et 65,8 s à Reykjavík. La magnitude est la fraction du diamètre solaire couverte, l'obscuration celle de la surface : elles ne sont jamais égales, et c'est la seconde qui compte pour la lumière.

Le Soleil de Paris au maximum : un croissant fin et net, ouvert vers le bas, sur un champ noir. Le croissant est légèrement plus chaud vers ses pointes, où l'on voit le limbe.
Paris20 h 17 min 15 s locales92,12 % d'obscuration, Soleil à 7,71°
Le Soleil de Palma de Majorque pendant la totalité : le disque noir de la Lune, entouré d'un anneau de couronne solaire brillante qui s'étend en jets sur tout le cadre.
Palma de Majorque20 h 31 min 45 s locales100,00 % d'obscuration, Soleil à 2,64°
Le Soleil de Reykjavík pendant la totalité : le disque noir de la Lune, un peu plus large qu'à Palma, entouré de la couronne solaire.
Reykjavík17 h 48 min 54 s locales100,00 % d'obscuration, Soleil à 24,52°

Vue téléobjectif, champ de 1,5°, même échelle pour les trois : le Soleil occupe un tiers du cadre. Ces images sortent du shader de l'encart du simulateur, à la seule différence de la taille du rendu, et donc des mêmes éphémérides que le tableau ci-dessus. Elles n'appliquent aucune extinction atmosphérique : à Palma, à 2,64° de hauteur et sous une vingtaine de masses d'air, le vrai disque était rouge sombre et la vraie couronne bien plus faible. La couronne suit la loi radiale de van de Hulst et Baumbach, hérissée de jets procéduraux : elle est plausible pour un maximum d'activité, ce n'est pas la couronne observée du 12 août.

À Palma, la fin de l'éclipse s'est jouée sous l'horizon

La totalité y a duré 98,8 secondes, à 2,64° de hauteur, soit l'épaisseur de deux doigts tendus à bout de bras. C'est la signature espagnole de cette éclipse : presque partout ailleurs on levait la tête, là il fallait regarder la mer.

Le quatrième contact, lui, tombe à 21 h 22 min 31 s locales, une bonne demi-heure après le coucher du Soleil. La fin de l'éclipse n'a donc jamais été visible depuis Palma : le Soleil s'est couché encore entamé, et le reste s'est passé sous l'horizon. Le tableau donne quand même l'instant, parce que c'est une position relative de deux astres et qu'elle ne cesse pas d'exister quand la Terre s'interpose.

Le limbe du Soleil est plus sombre que son centre

Le disque solaire n'est pas uniformément brillant. Vers le bord, la ligne de visée traverse une plus grande épaisseur d'atmosphère solaire et s'arrête donc plus haut, dans des couches plus froides : le limbe rayonne nettement moins que le centre. Une éclipse partielle ne retire par conséquent pas la lumière en proportion de la surface qu'elle masque, et l'écart change de signe en cours de route.

Au début, la Lune mord le bord, c'est-à-dire la partie sombre. Elle enlève moins de lumière que de surface : à 10 % d'obscuration, il reste encore 91,4 % du flux, et non les 90 % que donnerait un disque uniforme.

En partielle profonde, c'est l'inverse. La Lune couvre le centre, le plus brillant, et ne laisse qu'un croissant prélevé sur le limbe. Au maximum parisien, 92,12 % du disque était couvert et il ne restait que 5,4 % de la lumière, là où un disque uniforme en aurait laissé 7,9 %. Près d'un tiers de moins que le calcul naïf.

Le croisement entre les deux régimes tombe vers 33 % d'obscuration, un peu avant que le disque lunaire n'atteigne le centre du Soleil. Avant ce point, il reste plus de lumière que la surface ne le laisse croire ; après, il en reste moins.

Flux résiduel en fonction de l'obscuration Deux panneaux partageant l'axe de l'obscuration. En haut, le flux restant et la droite du disque uniformément brillant, presque confondus. En bas, leur écart en points : positif jusqu'à 33 % d'obscuration, négatif ensuite, avec un creux de 3,6 points vers 78 %. a. le flux qui reste : les deux tracés se confondent presque 0 % 25 % 50 % 75 % 100 % flux réel disque uniforme b. leur écart, en points de pourcentage −4 pt −2 pt +0 pt +2 pt il reste plus de lumière que la surface ne le dit il en reste moins croisement, 33,3 % −3,6 pt 0 % 25 % 50 % 75 % 100 % obscuration
Le flux qui reste quand la Lune couvre une fraction croissante du Soleil. La droite grise est ce que donnerait un disque uniformément brillant, 1 − obscuration ; la courbe est le calcul réel, assombrissement centre-bord compris. Sur un axe de 0 à 100 % les deux se confondent, d'où le second panneau : l'écart y passe par zéro à 33,3 % d'obscuration, culmine à +1,4 pt vers 12 %, et creuse à −3,6 pt vers 78 %. La courbe ne dépend qu'imperceptiblement du rapport des rayons apparents, moins de 0,01 point entre les trois lieux ; celle-ci est tracée avec ceux de Paris.
les valeurs des deux tracés
ObscurationFlux réelDisque uniformeÉcart
0,0 %100,00 %100,00 %+0,00 pt
9,9 %91,44 %90,05 %+1,39 pt
20,0 %81,09 %79,96 %+1,13 pt
30,1 %70,22 %69,90 %+0,32 pt
39,9 %59,35 %60,05 %−0,70 pt
49,9 %48,31 %50,08 %−1,77 pt
60,1 %37,19 %39,94 %−2,75 pt
70,0 %26,59 %30,00 %−3,41 pt
79,9 %16,56 %20,12 %−3,56 pt
90,1 %7,12 %9,89 %−2,76 pt
100,0 %0,00 %0,00 %+0,00 pt

L'assombrissement centre-bord est aussi plus marqué dans le bleu que dans le rouge. Au maximum parisien il subsistait 5,67 % du flux rouge contre 5,00 % du bleu : le peu de lumière qui restait était un peu plus chaud que d'ordinaire.

Rapport du flux rouge au flux bleu Rapport entre le flux rouge et le flux bleu restants, en fonction de l'obscuration. Il vaut 1 sans éclipse, descend imperceptiblement sous 1 au début, puis monte franchement en partielle profonde : la lumière qui reste devient plus chaude. 1,00 1,10 1,20 1,30 lumière inchangée maximum parisien, 1,134 0 % 25 % 50 % 75 % 100 % obscuration
L'assombrissement centre-bord est plus marqué dans le bleu que dans le rouge : la couleur du flux restant change donc au cours de l'éclipse. Au tout début la Lune mord un limbe relativement rouge et le rapport passe très légèrement sous 1, jusqu'à 0,9948 vers 15 % ; en partielle profonde il monte franchement et atteint 1,134 au maximum parisien. Le tracé s'arrête à 99 % d'obscuration : au-delà il ne reste qu'un filet de limbe, le rapport s'envole et écraserait tout le reste de la courbe.
les valeurs de la courbe
ObscurationFlux rougeFlux bleuRouge / bleu
0,0 %100,000 %100,000 %1,0000
9,9 %91,310 %91,747 %0,9952
20,0 %80,977 %81,361 %0,9953
30,1 %70,184 %70,307 %0,9982
39,9 %59,420 %59,198 %1,0037
49,9 %48,489 %47,905 %1,0122
60,1 %37,462 %36,565 %1,0245
70,0 %26,917 %25,833 %1,0419
79,9 %16,900 %15,820 %1,0682
90,1 %7,371 %6,594 %1,1178
100,0 %0,000 %0,000 %n. d.

Et pourtant, à Paris, c'était une soirée ordinaire

Neuf dixièmes du Soleil en moins, et la plupart des gens n'ont rien remarqué. La tentation est d'attribuer cela à l'assombrissement centre-bord ; ce serait l'expliquer par un mécanisme qui pousse dans l'autre sens, puisqu'on vient de voir qu'il retire encore de la lumière.

La raison n'est pas dans le ciel, elle est dans l'œil, dont la réponse est à peu près logarithmique. Diviser le flux par dix-huit, ce n'est pas voir dix-huit fois moins : c'est un peu plus de quatre crans de diaphragme, l'ordre de grandeur qui sépare un plein soleil d'un ciel bien couvert. La pupille s'ouvre, l'adaptation suit, et le cerveau classe la scène en fin de journée grise.

Flux réel et clarté perçue Deux courbes en fonction de l'obscuration : le flux lumineux réellement restant, et la clarté perçue correspondante selon la grandeur L* de la CIE. Au maximum parisien il reste 5,45 % du flux mais encore 28 % de clarté perçue. 0 % 25 % 50 % 75 % 100 % flux réel clarté perçue (modèle) 28,0 % de clarté 5,45 % du flux 0 % 25 % 50 % 75 % 100 % obscuration
La physique retire la lumière bien plus vite que l'œil n'en rend compte. Au maximum parisien il ne reste que 5,45 % du flux, soit 4,2 crans de diaphragme, et pourtant la clarté perçue tient encore à 28,0 %. L'écart entre les deux courbes est toute la réponse à la question de départ. La courbe grise est un modèle, pas une mesure : c'est la clarté L* de la CIE (1976), définie à adaptation fixe, alors qu'un œil sous une éclipse s'adapte en plus. Elle sous-estime donc l'effet qu'elle illustre.
les valeurs des deux courbes
ObscurationFlux réelClarté perçue L*Crans de diaphragme
0,0 %100,00 %100,0 %0,00
9,9 %91,44 %96,6 %-0,13
20,0 %81,09 %92,2 %-0,30
30,1 %70,22 %87,1 %-0,51
39,9 %59,35 %81,5 %-0,75
49,9 %48,31 %75,0 %-1,05
60,1 %37,19 %67,4 %-1,43
70,0 %26,59 %58,6 %-1,91
79,9 %16,56 %47,7 %-2,59
90,1 %7,12 %32,1 %-3,81
100,0 %0,00 %0,0 %−∞

Deux mécanismes, donc, qui tirent en sens contraire : la physique du Soleil retire plus de lumière que la géométrie ne l'annonce, la physiologie de l'œil en laisse voir beaucoup moins. Les confondre est l'erreur commune ; les distinguer est tout l'intérêt de calculer plutôt que d'illustrer. Seule la totalité échappe aux deux, entre C2 et C3 : il ne reste rien du disque, et aucune adaptation ne rattrape zéro.

Vingt secondes où le Soleil était réfracté et pas la Lune

Un détail du calcul mérite d'être raconté, parce qu'il rend concret ce que « calculé correctement » veut dire.

skyfield applique la réfraction atmosphérique astre par astre, et son modèle la coupe net sous −1° de hauteur vraie. Or le Soleil franchit ce seuil une vingtaine de secondes avant la Lune, qui le suit d'un demi-degré. Pendant ces vingt secondes, l'un était relevé par la réfraction et l'autre pas : la séparation apparente des deux disques bondissait de 0,55°, davantage que la somme de leurs rayons. À Palma, où l'éclipse se poursuit après le coucher du Soleil, cet artefact tombait en pleine phase partielle. Une image y aurait montré un Soleil parfaitement libre, au beau milieu de l'éclipse.

Le calcul remonte désormais les deux astres du même angle, celui calculé pour le Soleil. La réfraction ne modifie alors plus la géométrie, seulement la hauteur apparente, ce qu'elle est censée faire. Il subsiste une marche de 0,44° au franchissement du seuil, mais elle affecte les deux astres ensemble, et elle se produit sous l'horizon, là où il n'y a plus rien à voir.

Ce qui est calculé, ce qui est modélisé

Une simulation sans cette liste n'est qu'une image. Maintenant que la page dessine, la frontière entre le calcul et le modèle passe en quatre endroits.

La page continue de fonctionner sans une ligne de JavaScript, et sans WebGL 2 : le simulateur s'efface alors derrière l'image de repli qu'il a lui-même produite, et tout le reste tient debout. Les trois figures sont du SVG écrit à la main, donc elles héritent du thème clair ou sombre au lieu d'être des images figées ; les trois disques sont des fichiers statiques ; les tableaux repliés sous chaque figure ne demandent rien de plus qu'une balise details.

Vérifier plutôt que croire

Un calcul d'éphémérides ne vaut que confronté à autre chose que lui-même. Les quatre contacts, la magnitude, l'obscuration, la hauteur et l'azimut du Soleil ont été comparés, pour les trois lieux, à des valeurs publiées relevées avant que le calcul ne soit fait. Le plus grand écart sur un instant de contact est de 3,2 secondes. Il porte sur C3 à Reykjavík, où les sources publiées ne s'accordent d'ailleurs pas entre elles à mieux qu'une dizaine de secondes.

Le rapport dit aussi ce qu'il ne couvre pas, et cette partie-là est la plus utile : Paris ne repose que sur une seule source à la seconde, et le point exact désigné par chaque ville n'est pas publié. Rien n'oblige à me croire sur parole.

Le rapport de validation, sur GitHub →

Tous les nombres de cette page sortent du même fichier, eclipse-2026-08-12.json : une image toutes les vingt secondes, de cinq minutes avant C1 à cinq minutes après C4.

Publié par Vincent Nazzareno le .